October 2026

Mi-septembre, je marche dans la Riserva Regionale delle Piramidi di Zone, une réserve naturelle au-dessus du lac d'Iseo, en Lombardie. Le sentier grimpe entre les châtaigniers jusqu'à une clairière où se dressent des colonnes de terre coiffées chacune d'un gros bloc de pierre. Des pyramides naturelles, sculptées par la pluie sur des dizaines de milliers d'années. Le genre de paysage qui donne envie de comprendre comment c'est possible.

Là, un panneau explicatif. Italien, anglais, allemand, français. Je lis la version française en premier, par réflexe professionnel autant que par curiosité.

Et je m'arrête à la deuxième phrase, on se regarde avec ma copine et elle me dit « C'est moi ou ça ne veut rien dire ? »

Le texte explique que l'eau de pluie contient de l'anhydride carbonique, que la réaction entre les deux éléments forme un acide corrosif, qu'il faut donc ajouter à une action physique des eaux celle chimique. Chaque mot pris seul veut dire quelque chose. Mis bout à bout, la phrase ne se laisse pas lire. Je la relis deux fois pour reconstituer l'ordre logique que le traducteur, lui, n'a pas reconstitué.

Le problème n'est pas le vocabulaire, c'est la construction

Ce n'est pas une faute de mot. L'expression « anhydride carbonique » est juste, même si elle a vieilli face à « dioxyde de carbone ». Le problème, c'est la syntaxe : des groupes de mots traduits un par un, dans l'ordre de la phrase italienne, sans être reconstruits en phrase française. Un article manque ici, une négation semble déplacée là. Le sens existe, quelque part, mais il faut aller le chercher.

Pour moi, professionnel du secteur, c'est un exercice agaçant mais surmontable. Pour un visiteur qui découvre le phénomène en marchant, sans intention de faire de la gymnastique linguistique, c'est un panneau qu'on abandonne après trois lignes. Il repart sans avoir compris pourquoi ces colonnes de pierres existent.

Ce qui se joue vraiment dans un musée, un site historique ou un parc

Un panneau de parc, une brochure de musée, l'audioguide d'un château : dans tous ces contextes, le visiteur n'a que le texte pour comprendre ce qu'il a sous les yeux. Pas de contexte visuel qui rattrape une phrase bancale, pas de collègue à qui demander, pas de deuxième chance. Contrairement à un roman ou un article de presse, où l'on peut deviner un mot approximatif grâce à ce qui l'entoure, un panneau scientifique ou historique tient sur quelques phrases denses : si l'une d'elles s'effondre, l'explication entière s'effondre avec elle.

Et la proportion de visiteurs concernés n'a rien d'anecdotique. Dans un parc naturel ou un site classé, une bonne partie du public lit la version traduite, pas l'original. Un panneau mal traduit ne gêne pas une poignée de touristes malchanceux : il prive une part entière des visiteurs de la moitié de leur visite. Pire, il renvoie une image d'amateurisme sur un lieu qui, par ailleurs, mérite peut-être toute la reconnaissance inverse.

Ce que ça m'a rappelé de Sedan

J'ai retravaillé, il y a quelques mois, la visite guidée, les panneaux et la brochure du château fort de Sedan, en italien, en anglais et en allemand. Un château fort, ce sont des noms de dispositifs défensifs, des dates, des termes d'architecture militaire qu'on ne traduit pas au hasard : un chemin de ronde, une bretèche, une courtine. Là aussi, le visiteur étranger construit toute sa compréhension du lieu sur ce texte, et seulement sur lui.

C'est exactement la même mécanique que devant ce panneau italien. Si la traduction trébuche sur un terme technique, ce n'est pas gênant, c'est disqualifiant. Le visiteur ne perd pas une nuance : il perd l'explication entière, et souvent l'envie de revenir.

La traduction comme dernière étape, pas comme formalité

Ce genre de panneau n'est presque jamais mal traduit par manque de compétence générale. Il est mal traduit parce que la traduction arrive en bout de chaîne, une fois le budget épuisé, confiée à qui passait par là ou à un outil qu'on n'a pas relu. Pour un texte touristique généraliste, l'erreur reste visible mais pardonnable. Pour un texte qui explique un phénomène géologique, une bataille ou une technique de restauration, il n'y a pas de marge : soit le lecteur comprend, soit il repart avec rien.

Je n'ai pas pris cette photo pour me moquer de qui a traduit ce panneau. Je l'ai prise parce qu'elle résume, mieux qu'un discours commercial, pourquoi je fais attention à chaque phrase quand un musée, un site historique ou un parc me confie un texte destiné à quelqu'un qui, comme moi devant ces pyramides, n'aura qu'une seule chance de comprendre.

D'après une discussion avec la gestionnaire de la billetterie, c'est la région qui s'occupe des travaux, panneaux et traductions. Si une personne du département en question passe par là, n'hésitez pas à me contacter, je referais gratuitement les panneaux de ce magnifique parc car ça m'a vraiment frustré.

Cet article vous a donné envie d'explorer d'autres coulisses de la traduction ? La suite est sur le site.
Parlons-en